CAUVIN (André)

CAUVIN, André (Ixelles, 12 février 1907 – Braine-l’Alleud, 2 avril 2004), cinéaste, avocat, écrivain et journaliste, résistant dans le service de renseignement « Luc ».

André Cauvin naît à Ixelles dans une famille de la petite bourgeoisie libérale. Lorsque les troupes allemandes envahissent la Belgique le 4 août 1914, ses parents décident de fuir vers l’Angleterre. Séparé de sa mère, infirmière à Folkestone et de son père, officier de liaison sur le continent auprès des armées françaises et canadiennes, Cauvin passe ces années de guerre en internat dans un collège de préparation aux universités d’Oxford et de Cambridge à Uppingham. C’est là, dit-il, que serait né son intérêt pour le cinéma, d’abord par le contact avec la photographie au moyen d’une petite boîte Kodak, ensuite lors de la découverte de Charlot soldat, le premier film qu’il lui fut donné de visionner.

De retour au pays, il entame, en 1924, des études de droit à l'Université libre de Bruxelles. Parallèlement, il suit des cours d'histoire de l'art. C'est sur les bancs de l'université qu'André Cauvin développe sa passion pour le septième art, notamment aux côtés de personnalités comme l’écrivain Maurice Goovaerts. Il fréquente régulièrement les salles obscures de la capitale et écrit quelques critiques pour des journaux étudiants et pour la presse locale : L'Etudiant libéral, Le Face à Main, Le Carillon d'Ostende, L'Eventail. D’amateur, il deviendra très vite un cinéaste professionnel. Il travaille d’abord sur 9mm, avec une caméra Pathé Baby noir et blanc puis fait l’acquisition d’une Kodak spéciale. Le 29 juillet 1929, il épouse Claire Demanet. De cette union naîtront deux enfants : Raymonde en 1931 et Pierre en 1933.

Bien qu’il ne soit pas, à l’heure actuelle, le cinéaste belge le plus reconnu de l’histoire du cinéma, il fut paradoxalement le seul, en son temps, à connaître une audience internationale. Il est d’ailleurs l’un des rares à être cité par l’historien du cinéma Georges Sadoul. Avant d’entamer sa carrière cinématographique au Congo, André Cauvin se démarque avant tout par ses films sur l’art. C’est au contact de Maurice Goovaerts qu’il dit avoir compris la véritable valeur que pouvait avoir une œuvre d’art. C’est ainsi que, au côté des cinéastes Dekeukeleire et Storck, il fut l’un des premiers à avoir l’audace de mêler art et cinéma. En 1938, André Cauvin tourne un premier court métrage sur Memling, à l’Hôpital St. Jean à Bruges : Memling, peintre de la Vierge. En 1939, il réalise ensuite L’Agneau mystique, analyse détaillée du célèbre polyptyque des frères Van Eyck, conservé dans la cathédrale de Gand. Ces deux films seront présentés dans le cadre de l’Exposition universelle de New York à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

André Cauvin entame sa carrière cinématographique au Congo en 1939 avec la réalisation de deux films : un long métrage sur le fleuve Congo et un court métrage sur la Force Publique. La renommée qui a gagné le cinéaste suite à la projection de ses films sur l’art lui vaut en effet d’être repéré par le ministère des Colonies pour la réalisation d’un film sur le thème de l’eau dans le cadre de l’Exposition internationale de Liège. Congo, terre d’eaux vives a pour ambition de montrer l’avancée des Belges au cœur du continent africain. Cauvin en profite pour ramener également des images de la Force Publique. Il s’agit de sa première rencontre avec l’Afrique, rencontre qui pose sans aucun doute les jalons d’une passion ambiguë entre le cinéaste et le continent africain. Une ambiguïté cinématographique qui se manifestera tantôt par la défense des traditions ancestrales et la mise en beauté de la terre africaine et tantôt par le développement d’une propagande coloniale au service du gouvernement belge.

En septembre 1940, André Cauvin entre dans la Résistance en s’engageant dans le service Luc. S’il accepte de s'engager, c'est davantage par refus de l'occupation allemande que par idéologie antinazie, réagissant avant tout contre un état de fait qui lui est insupportable : la présence d'une autorité étrangère sur le territoire national. Au début de l'hiver 1941, plusieurs des membres du réseau sont arrêtés dans un café proche de la gare du Nord à Bruxelles. Cet événement pousse Cauvin à prendre la fuite à travers l'Europe pour rejoindre au plus vite la capitale anglaise.

Arrivé en Grande-Bretagne au printemps 1942, André Cauvin demande à son ami Paul-Henri Spaak, le minsitre des Affaires étrangères, de pouvoir travailler pour le compte des autorités belges. Il se verra chargé d'une mission de propagande en faveur de la politique coloniale belge à destination des Etats-Unis. L'objectif est d'apporter aux puissances alliées la preuve écrite, photographique et cinématographique de l'ampleur de l'effort de guerre du Congo et des progrès accomplis par les Belges dans la colonie. La « mission Cauvin » part pour l’Afrique à la fin du mois de septembre 1942 et rentre en juin 1943. Le film Congo réalisé à cette occasion sera nominé aux Oscars en 1944 et lancera véritablement la carrière du cinéaste. Le film dresse un portrait historique, économique, géographique et démographique de la colonie. Les images se veulent caractéristiques d’un discours paternaliste. Pour montrer aux Alliés l’effort de guerre, Cauvin utilise des images imposantes de navires alliés, de camions en route pour l’Afrique du Nord, d’usines qui fonctionnent à plein rendement, de travailleurs noirs qui se donnent sans compter ou encore de militaires qui s’entraînent vigoureusement. Par ailleurs, pour contrer les éventuelles critiques, Cauvin montre également les progrès sociaux, éducatifs et médicaux de la société congolaise.

Après un long séjour en Angleterre, au Congo puis aux Etats-Unis, André Cauvin rentre définitivement en Belgique au début de l’année 1945. Il reprend son métier d’avocat abandonné le temps du conflit et poursuit parallèlement sa carrière de cinéaste. Dès son retour, il est engagé par la Metro-Goldwyn-Mayer pour réaliser des actualités cinématographiques. Il travaillera pendant deux ans pour la section belge avant de devenir rédacteur-en-chef  de la section européenne siégeant à Paris. Grâce à ce poste, André Cauvin voyage un peu partout dans le monde. Il se rend entre autres en Thaïlande, au Liban, au Pakistan, en Inde, en Chine, au Japon, en Palestine et en Autriche. Il en ramènera non seulement plusieurs centaines de mètres de pellicule mais également plusieurs milliers de photographies. 

En 1948, André Cauvin réalise L’Equateur aux cent visages, un film touristique commandité entre autre par le Fonds colonial de Propagande économique et sociale en vue du 25ème anniversaire de la SABENA, la compagnie aérienne nationale belge. Si, dans le film Congo, on sentait Cauvin délibérément coincé dans un discours de propagande imposé par les autorités belges, le cinéaste s’en détache davantage avec l’Equateur aux cent visages en proposant un film qui, à certains moments, prend un caractère véritablement ethnographique. Il devance ainsi le courant ethnographique du cinéma colonial qui se développera à partir de 1953-1954.

En 1951, une nouvelle étape se dessine dans la carrière cinématographique d’André Cauvin avec la réalisation du film Bongolo. Il s’agit ici d’un film financé en grande partie par le plan Marshall et réalisé sous l’égide du ministère des Colonies. L’objectif défini par les autorités belges est de mettre en évidence non seulement les nouvelles routes et les moyens de transport développés au Congo mais également les efforts mis en œuvre par le gouvernement des colonies pour européaniser, moderniser et développer cet immense territoire d’Afrique Centrale. Dès le départ, Cauvin se détache des propositions de ses commanditaires en optant pour un film « distrayant » et « captivant ». Il choisit en effet d’y introduire des éléments de fiction sous forme d’une histoire d’amour entre Bongolo, le noir venu de la ville et Doka, la fille du chef coutumier, proposant ainsi une réflexion sur la valeur des traditions ancestrales face à la civilisation occidentale.

En 1955, Cauvin réalise Bwana Kitoko consacré au voyage du roi Baudouin dans les territoires belges d’Afrique centrale. En pleine guerre scolaire entre catholiques et libéraux, la présence de Baudouin a pour objectif de calmer les esprits et de rétablir une unité coloniale. Le souverain en profite pour se positionner en père de tous les Congolais et gagner leur sympathie. Son voyage est un succès. Le film de Cauvin témoigne très bien de l’enthousiasme des foules au passage du souverain. Mais alors que ce voyage fut précisément placé sous le signe de la réconciliation entre Blancs et Noirs, André Cauvin choisit d’en faire deux versions. La première version s’adresse davantage aux Européens et porte un titre différent : Le Voyage royal. L’autre version, Bwana Kitoko, se place au contraire du point de vue des Congolais. Il s’agit avant tout d’une synthèse du folklore africain tant au Congo qu’au Ruanda-Urundi, prenant par moment des allures de film ethnographique.

En 1957, André Cauvin réalise un film qui unit à la fois sa passion pour le cinéma scientifique et son amour pour l’Afrique. Monganga lui fut commandé par un laboratoire pharmaceutique aux Etats-Unis.  Il fut, de ce fait, exclusivement diffusé sur les télévisions américaines dans le cadre de la série March of Medicine. Centré sur le Docteur John Ross, missionnaire protestant et médecin américain spécialisé dans la lutte contre les maladies tropicales, le film fut tourné principalement à Lotumbe (Région de l’Equateur/Congo belge), au cœur de la forêt tropicale. Cauvin y expose le traitement de la lèpre et de l’éléphantiasis, retrace les péripéties de l’inspection médicale d’une tribu de pygmée, la vie quotidienne du dispensaire, les accouchements, l’exorcisation des malades.

Enfin, en 1958, à la demande des organisateurs de l’Exposition universelle qui a lieu la même année à Bruxelles, André Cauvin réalise son dernier film consacré au Congo, Le chant du voyageur solitaire, un court-métrage essentiellement touristique et folklorique. S’il s’agit de la dernière production connue d’André Cauvin au Congo, il ne s’agit pas pour autant de la dernière fois qu’il se rend en Afrique centrale en tant que cinéaste. En effet,  aux mois de juin et juillet 1960, il assiste aux fêtes de l’indépendance et en rapporte un grand nombre de bobines. Toutefois, ces images ne seront jamais montées.

Avec l’indépendance du Congo et du Ruanda-Urundi, André Cauvin met fin à sa carrière cinématographique. Il se consacre alors à l'écriture et rédige successivement : En Berry sur la route de Jacques (1976), Découvrir la France Cathare (1980) et La liaison dangereuse. Belgique, France, Espagne, Portugal, Londres. 1940-1942 (1988) qui reprend le récit de ses années dans la Résistance. Féru d'art et bibliophile averti, il consacre les dernières années de sa vie à se consacrer à ces activités. Le 2 avril 2004, André Cauvin s'éteint à l'âge de nonante-sept ans.

 

Florence Gillet
florence.gillet@cegesoma.be

 

Filmographie principale d’André Cauvin

 

1933  Les sablières d’Alconval (Belgique)

1935  Attraction : vieille Belgique (Belgique)
           L’exposition de Bruxelles (Belgique)

1936  Inauguration de la route du Gross-Glockner (Belgique)

1937  Visages de Belgique (Belgique)

1938  Colombophilie : pigeons (Belgique)
           Diagnostique précoce de la poliomyélite (Belgique)

1939  L’Agneau mystique (Belgique)
           Congo, terre d’eaux vives (Congo belge)
           Nos soldats d’Afrique (Congo belge et Ruanda-Urundi)

1940  Memling, peintre de la Vierge (Belgique)

1943  Congo (Congo belge)

1945  La tragédie de Courcelles

1945-1950    Actualités cinématographiques pour la Metro-Goldwyn-Mayer

1948  le Procès de Breendonck

1948  L’Equateur aux cent visages (Congo belge)

1951  Bongolo (Congo belge)

1953  Destination Sidon (Liban)

1954  La Grande Invasion (Belgique)

1955  Bwana Kitoko (Congo belge et Ruanda-Urundi)
           Le Voyage royal (Congo belge et Ruanda-Urundi)

1957  Monganga: March of medicine (Congo belge)
           Les coopératives (Belgique)

1958  La chanson du voyageur solitaire (Congo belge)

1960  Indépendance (Congo belge)

 

Archives

 

  • CEGESOMA, Archives d’André Cauvin concernant ses activités comme cinéaste : correspondance, scripts, etc., 1930-1970.
  • Archives Générales du Royaume (AGR), Fonds Theunis (dossiers 9, 54, 76, 84, 139, 156). 
  • AGR, Archives du Premier ministre à Londres (dossiers 107 et 912)
  • Archives diplomatiques, Ministère des Affaires étrangères, Microfilm P.93 (étui 29), Df 152 à 166 : Propagande de Guerre 1940/1945. Dossier n°152. Propagande de presse, conférences, opinion publique, films de guerre ; Microfilm P.94 (étui 30), Df 143 à 152 : Etats-Unis de 1940 à 1943 ; Propagande. Organisation : instructions. Rapports entre les Affaires étrangères et le ministère de l’Information. Cote 11798. 4/P. 800/57 b.
  • Fondation Paul-Henri Spaak, Archives Paul Henri Spaak (dossiers 60, 550, 551, 559, 603).

 

Ouvrages et articles

 

  • La Cinémathèque Royale, Le cinéma belge, Gand, Ludion/Flammarion, 1999, p. 162, 309, 323, 349, 358, 382.
  • Convents (G.), Image et Démocratie, Images & démocratie : les Congolais face au cinéma et à l'audiovisuel : une histoire politico-culturelle du Congo des Belges jusqu'à la République Démocratique du Congo (1896-2006), Kessel-L, Editeur : Guido Convents, 2006.
  • Gillet (F.), La Mission Cauvin ou la propagande coloniale du gouvernement belge aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale, in Les Cahiers d'Histoire du Temps présent, n° 15-16, 2005, p. 357-383.
  • Gillet (F.), André Cauvin. Portrait d'un cinéaste, Bruxelles, CEGES/CFWB, 2006.
  • Gillet (F.), André Cauvin, gros plan sur deux décennies de carrière cinématographique en Afrique centrale, in Van Schuylenbergh (P.) & Zana Aziza Etambala (M.), eds., Le patrimoine filmé d'Afrique centrale-2. Congo, Rwanda, Burundi, 1912-1960, Tervueren, Musée royal d'Afrique centrale, 2010.
  • Gillet (F.), André Cauvin, histoire d'une passion ambiguë pour l'Afrique, in Congo belge filmé par Gérard De Boe, André Cauvin & Ernest Genval, livret-DVD édité par la Cinémathèque royale en collaboration avec le MRAC, le CEGES et la VRT, Bruxelles, 2010, p. 58-67. 
  • Michelems (R.), André Cauvin, in Aubenas (J.), ed., Dictionnaire du documentaire, Bruxelles, 1999, p. 126-128.
  • Ramirez (F.) et Rolot (Ch.), Histoire du cinéma colonial au Zaïre, au Rwanda et au Burundi, Musée Royal de l’Afrique centrale, Tervuren, 1985.

 

Légendes des photos

 

134453 : Soldat de la Force publique congolaise à l’école de radio, 1942, ceges, Fonds André Cauvin.

135965 : Embarquement du matériel de tournage à bord de l’avion royal, 1955, ceges, Fonds André Cauvin.

138768 : Portrait d’André Cauvin, s.d., ceges, Fonds André Cauvin.

146665 : Tournage du film l’Equateur aux cent visages, André Cauvin se préparant à filmer des danseurs dans une cérémonie Watutsi, 1947, ceges, Fonds André Cauvin.

275492 : André Cauvin pendant le montage du film « Congo », 1945, ceges, Fonds André Cauvin.

 

 

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Tomaison: 

Biographical Dictionary of Overseas Belgians